« The Wisdom of Crowds » de James SUROWIECKI (Doubleday, 2004) est un livre remarquable.
On associe généralement « masse » et « bêtise ». Surowiecki, lui, démontre qu'un grand groupe d'hommes peut prendre des décisions collectives meilleures, plus adaptées que la plupart des décisions prises individuellement. Et la question peut être posée : cette découverte concerne-t-elle les décisions prises en démocratie ?

Les premiers exemples donnés par Surowiecki concernent des « devinettes » : une foule réunie pour une fête villageoise et observée par Galton (neveu de Darwin) devine le poids d'un boeuf à une livre près, des spécialistes divers devinent l'emplacement d'un sous-marin coulé à 80m près sur base uniquement de l'endroit où il se trouvait en dernier lieu et de sa vitesse. Surowiecki montre que les erreurs individuelles sont compensées, « purifiées », par le nombre de participants : la somme des composantes subjectives diminue l'importance de la subjectivité et augmente l'objectivité. Ce procédé de « purification » concerne aussi bien les questions simplement matérielles – le poids d'un boeuf – que les questions qui demandent réflexion - l'emplacement d'un sous-marin coulé - que les questions concernant les choix de société. Ici aussi on peut dire que l'avis subjectif de chaque individu sera rectifié par l'accumulation d'avis subjectifs. L'opinion collective peut être plus intéressante que l'opinion d'un « expert » individuel.

Surowiecki dit : « Les meilleurs experts disposent d'informations limitées et, comme chacun de nous, ils ont des préjugés. Il est exceptionnel qu'une seule personne sache plus qu'un groupe de personnes et il n'arrive pratiquement jamais qu'elle en sache plus sur une série de problèmes. Ajoutons qu'il est réellement très difficile de trouver de vrais experts. En pratique, si un groupe est assez fûté pour trouver le bon expert, il est plus qu'assez fûté pour ne pas en avoir besoin. » (Dans cette dernière phrase, Surowiecki infirme un argument contre la démocratie directe : si les citoyens sont capables de choisir de bons représentants, ils sont aussi capables de décider eux-mêmes.)

De tout cela il ne faudrait pas pour autant déduire que la démocratie pourrait remplacer les compétences. Comme le fait remarquer Surowiecki, un groupe sera toujours incapable de piloter un avion ou de réaliser une opération à coeur ouvert.

Les observations réunies par Surowiecki sont une raison de soustraire au contrôle démocratique les domaines demandant une réelle compétence – l'économie par exemple – par contre, là où il s'agit de domaines ne demandant pas de compétences spécifiques, une opinion du groupe basée sur un large éventail de choix faits individuellement peut être supérieure à une opinion individuelle.

Pour que la décision collective soit réellement efficace car réunissant des points de vue très divers, il y a quelques conditions à remplir. Surowiecki dit bien que l'opinion collective ne donne pas automatiquement un résultat supérieur. Il distingue quatre conditions à remplir pour qu'une décision collective soit « sage » :


1/ La diversité. Il doit y avoir assez d'informations différentes.

2/ La décentralisation. Elle sert à ce que personne ne puisse dicter sa réponse à la masse.

3/ Une procédure permettant de « synthétiser» les opinions diverses en décision collectives.

4/ L'indépendance. Les personnes concernées doivent pouvoir s'intéresser aux informations dont elles disposent sans se soucier de ce que pensent les autres.

Dans quelle mesure les décisions parlementaires (dans une particratie) et les décisions dans le cadre d'un référendum répondent-elles à ces conditions ?

1/ La diversité

La diversité des idées et des points de vue est importante, elle permet de compenser les partialités de points de vue différents.

La classe politique se sert du mot « diversité » dans un sens non approprié. Elle associe « diversité » à des caractéristiques biologiques ou ethniques. Ce genre de « diversité » ne fait rien d'autre que regrouper les gens de manière indigne. Ici, il s'agit des différences individuelles, mentales. Un groupe inportant partageant un seul point de vue de manière servile concerne moins la diversité réelle qu'une poignée d'individus capables de réflexion et de jugement autonomes à partir de vues très différentes.

Contrairement à ce qui se passe dans le cadre d'un référendum, les parlementaires vivent dans un contexte assez uniforme puisqu'ils sont généralement politiciens de métier, parents de peu d'enfants, disposant de gros revenus, ayant fait des études assez semblables etc... Ils n'ont pas été sélectionnés sur base de leurs avoirs qui les rendraient aptes à prendre de bonnes décisions mais ces avoirs leur servent pour avoir accès à la structure des partis permettant l'accession aux niveaux les plus élevés de la société. La décision d'un parlement n'a pas la vraie diversité comme base. Par contre, l'ensemble des participants à un référendum comportera toujours – même si les votants sont peu nombreux – une diversité infiniment plus grande que l'ensemble des parlementaires.

A l'intérieur d'un parlement la diversité pourrait être augmentée par l'introduction de « term limits ». le temps durant lequel une personne peut jouer un rôle politique devrait être limité à, par exemple, 10 ans. Cette limitation éviterait la création d'une classe de politiciens de métier ne défendant que leurs intérêts propres sans lien avec les intérêts du pays. Pourquoi est-ce si difficile d'introduire en Belgique un régime démocratique basé sur la souveraineté du peuple ? La vraie raison est que ce système s'opposerait aux intérêts de la classe des politiciens de métier, classe qui gère tous les moyens du pays. Si le parlement était occupé par des personnes qui ne font pas de politique la plus grande partie de leur existence, l'identification des membres du parlement avec les intérêts de la classe politique disparaîtrait en grande partie.
A ses débuts, le parti vert Agalev était favorable aux « term limits » mais il les a oubliés, précisément sous la pression des membres du parlement désirant prolonger leur mandat. Dans différents Etats des USA des « term limits » ont été imposés grâce à des référendums et pratiquement toujours contre la volonté de la classe politique.

Pour faire semblant de jouer le jeu de la diversité, la caste politique a créé un culte politiquement correct de la - fausse – diversité qui veut un même nombre d'hommes que de femmes, d'allochtones que de citoyens d'origine etc...
En réalité et par son esprit, le parlement devient de plus en plus homogène. Et même, par des mécanismes divers, à l'intérieur du parlement on a réussi à exclure des groupes entiers des prises de décision : « majorité » face à « opposition », « cordon sanitaire » entourant certains partis etc.. (voir plus loin)

2/ La décentralisation

Si les informations utiles aux prises de décision viennent d'une source centralisée, il est évident que la qualité des décisions en pâtira. Plus les sources d'information sont libres et diversifiées, meilleures seront les décisions prises.

Diverses études dans divers pays occidentaux font apparaître que les journalistes veulent avoir une attitude « progressiste » et celui qui veut se renseigner objectivement doit « décoder » son journal. Les informations sont trop souvent une sorte d' opérette où on crée littéralement des nouvelles, où on cache des aspects de la réalité jugés inappropriés. Ces dernières 20 années s'ajoute encore à cela l'interdiction légale de certaines formes d'expression d'opinion. A l'intérieur de la classe politique s'est formé une sorte de foi laïque qui donne un rôle central à l'holocauste et ce sujet est soumis à la censure la plus sévère. On poursuit aussi toutes les formes de « haine » qui dérangent le politiquement correct. Un exemple est la condamnation du « Vlaams Blok » (parti flamand), condamnation pour laquelle on a même déniché le bon juge : la loi a été si bien changée que le jury populaire n'avait plus le droit de juger et a été remplacé par des membres d'une loge ou d'un club-service.

Il va sans dire que dans pareilles conditions il ne peut être question d'informations décentralisées. Une particratie porte en elle la tendance à monopoliser l'information et à limiter pour les citoyens le libre accès aux points de vue les plus différents. Mais même un régime démocratique devra être très vigilant en ce qui concerne cette liberté indispensable !

3/ La procédure

Il doit exister une procédure permettant aux jugements réellement individuels de participer à la décision collective. Le plus grand problème est la pression sociale qui s'exerce sur les individus et qui doit être évitée. Dans le cadre d'un référendum populaire, ce problème est résolu puisque le vote se fait un jour de congé et dans le secret le plus total.

Cette mesure doit être étendue au parlement. Les membres d'un parlement doivent pouvoir voter en secret, sans surveillance du président ou du chef de parti. Beaucoup de parlementaires ne peuvent même pas s'imaginer ce genre de situation : ils veulent savoir ce que « leur » représentant accepte ou n'accepte pas, ils ne peuvent juger par eux-mêmes.

Dans une démocratie, un parlement est totalement différent de ce qu'il est dans un régime particratique. Dans un parlement démocratique, les élus ne sont pas des politiciens de métier mais des personnes venant de tous les horizons et qui ont été choisies par leurs concitoyens pour le rôle


qu'elles jouent dans leur société, elles ont été jugées capables de prendre – durant un certain temps – des décisions dans des domaines où les citoyens ne désirent pas intervenir directement. Les dicussions et votes dans ce parlement démocratique ne diffèrent pas vraiment de référendums. Ils peuvent être considérés comme référendums à faible participation et doivent se faire dans les mêmes conditions. Je ne dois pas choisir un membre du parlement parce que je cherche quelqu'un qui vote comme je voudrais voter. Si je veux voter moi-même sur un sujet quelconque, je dois tenter de mettre sur pied un référendum populaire avec l'aide d'autres personnes intéressées. Je choisis un membre du parlement parce que j'ai besoin d'une personne prête à se consacrer à des dossiers importants mais demandant trop de temps et de compétences pour pouvoir concerner la plupart des citoyens.

La tendance à contrôler nos élus via les élections montre notre mécontentement envers l'actuel système particratique. D'un côté nous voulons participer aux décisions mais, comme cela est impossible dans ce système particratique, nous nous contentons d'instrumentaliser notre élu pour faire de lui la personne représentant nos choix. D'un autre côté, nous voulons contrôler l'élu qui a tant de pouvoir sur nous. Dans un régime démocratique ces deux motifs de mécontentement n'existent plus. Dans une démocratie, un représentant du peuple n'est normalement PAS réélu. Le député démocratique est choisi pour ses qualités en général, qualités dont il a témoigné en dehors du parlement, dans la vie quotidienne. De plus, des décisions prises par le parlement qui n'ont pas l'agrément de la majorité de la population, peuvent à tout moment être revues grâce à un référendum populaire, de manière à ce qu'il n'existe plus aucune crainte d'abus de pouvoir du parlement. Dans une démocratie, un élu doit réellement mériter notre confiance pour pouvoir ensuite faire son travail en âme et conscience. Il doit pouvoir travailler au parlement, non comme marionnette de ses électeurs ou de son parti mais en homme libre. Seuls des hommes libres peuvent agir en âme et conscience.

4/ L'indépendance des participants

Les personnes qui décident doivent pouvoir le faire indépendamment les unes des autres. Ce n'est que si les individus ont pu donner une opinion individuelle et autonome que la décision du groupe peut avoir de la valeur. « Le paradoxe de la sagesse des masses est que les meilleures décisions de groupe viennent d'une quantité de décisions individuelles indépendantes. »

Il est bien clair que les décisons parlementaires sont diamétralement opposées à cette exigence. Herman van Rompuy a fait remarquer qu'un parlementaire soit n'a rien à dire parce qu'il est dans l'opposition, soit n'a quasi rien à dire parce que la coalition au gouvernement est un tel magasin de porcelaine que personne n'ose bouger. On peut noter que Van Rompuy trouve cela « frustrant » mais ne critique en rien l'impuissance et la soumission des soi-disant élus du peuple. Au contraire même : il semble estimer cette situation normale et inévitable. Naturellement, la situation esquissée par Van Rompuy n'a rien à voir avec une démocratie. Ainsi, son « celui qui est dans l'opposition n'a rien à dire » signifie clairement que les votes d' un parti dans l'opposition sont détruits de facto (1) Ces citoyens ne participent pas aux décisions et vivent en quelque sorte sous tutelle. Et ceux qui ont voté pour un parti de la majorité ne sont pas vraiment mieux lotis puisque leurs élus sont liés par l'accord que Van Rompuy qualifie de « magasin de porcelaine », accord qui a été négocié au niveau des


partis et qui n'a aucune légitimité démocratique. Manifestement, les membres du parlement ne peuvent agir en tant qu'individus dotés d'intelligence et conscience. Ils portent au cou le collier doré du parti. Les décisions prises au parlement ne peuvent donc satisfaire à la quatrième condition de Surowiecki.

En résumé, nous pouvons dire que le système particratique s'attaque à la dignité humaine des citoyens et que les décisions prises sont, par nature, de peu de valeur puisqu'une bonne partie de leurs capacités de jugement ne sont pas prises en compte. De plus, ce système mène nécessairement à des décisions unilatérales. Si Surowiecki a écrit un livre qui concerne les prises de décision collectives en général et occasionnellement la politique, c'est justement grâce à cette vision large que son livre est si extraordinairement intéressant pour ceux qui s'intéressent à la politique.

Http://www.termlimits.com/


(1) En Belgique existe le système de la « proportionnelle » qui rend le pays encore moins gouvernable que la France où les accords entre partis ont dû être conclus avant les élections et non après..