Elle dit clairement que les partis politiques déterminent le processus de décision dans la société moderne, elle a été jusqu'à plaider pour leur suppression pure et simple et même : « La suppression des partis serait du bien presque pur. Elle est éminemment légitime en principe et ne paraît susceptible pratiquement que de bons effets (...) Toutes les fois qu'un milieu tenterait de se cristalliser en donnant un caractère défini à la qualité de membre, il y aurait répression pénale quand le fait serait établi. »(p.61-65)

Ce brûlot a été prudemment « oublié » pendant longtemps. Il a été réédité complété de commentaires d'André Breton et d'Alain.
Je ne suis pas Weil quand elle veut mettre les partis politiques hors la loi (1) mais elle a parfaitement raison de dire qu'ils sont dangereux et qu'il faut « limiter la casse ».

Nous ne vivons pas en démocratie

« ... nous n'avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n'a l'occasion ni le moyen d'exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique. »(p.33)
Pourtant, la démocratie, aux yeux de Weil, n'est pas un but en soi. Elle estime que seules la vérité et la justice sont à rechercher et que la démocratie ne peut se justifier que dans le mesure où elle poursuit ces buts. « Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu'une chose est juste parce que le peuple la veut mais qu'à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu'aucun autre vouloir d'être conforme à la justice. » (p.29)

Elle précise deux conditions : « ... une {condition} est qu'au moment où le peuple prend conscience d'un de ses vouloirs et l'exprime, il n'y ait aucune espèce de passion collective (p. 30) et « La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l'égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes. Encore moins un choix de collectivités irresponables. Car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix. »(p.32)

En d'autres mots : c'est la qualité du débat préalable qui donne sens et valeur à la démocratie ainsi que la possibilité pour le peuple de prendre des décisions lui-même. Une « démocratie représentative » n'est pas une démocratie. Précisons que la démocratie n'est possible que dans une culture, une formation à la démocratie et ceci signifie que « multiculturalité » et démocratie ne sont pas compatibles.


Inconvénients des partis politiques

Que reproche Simone Weil aux partis politiques ? L'essentiel de sa réflexion concerne deux caractéristiques des partis : 1. Ils ont un « programme », des « idées » à défendre, 2. ils veulent influence et pouvoir. Sans « programme » on ne peut parler de parti et sans lutte pour le pouvoir non plus puisque, à l'origine, ce pouvoir est destiné à réaliser le programme.
Nous sommes devant une évidence, membres et sympathisants d'un parti livrent automatiquement au parti leur jugement personnel et leur conscience. Weil n'y va pas par quatre chemins : ou bien on cherche la vérité et la justice sans compromis possible et dans ce cas on ne peut s'aligner sur les directives d'un parti ou bien on choisit le parti, au détriment de la vérité et de la justice :

« On ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion du bien. Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s'ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression s'exerce en fait. Elle s'étale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur si l'accoutumance ne nous avait pas tellement endurcis. Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice (...) Supposons un membre d'un parti – député, candidat à la députation, ou simplement militant – qui prenne en public l'engagement que voici : « Toutes les fois que j'examinerai n'importe quel problème politique ou social, je m'engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice. » Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup d'autres l'accuseraient de trahison. Les moins hostiles diraient : « Pourquoi alors a-t-il adhéré à un parti ? » avouant ainsi naïvement qu'en entrant dans un parti on renonce à chercher uniquement le bien public et la justice. »

Avec une clarté remarquable, elle touche du doigt l'origine de l'aversion de l'homme du peuple pour la politique. (Bien sûr, la classe politique tremble devant cette aversion).

« Penser avec le parti »

Weil critique, avec raison, le fait que toute notre société est contaminée par cette manière de penser, de prendre position sans le moindre examen critique, sans la moindre réflexion personnelle. Elle impute cette attitude à la particartie : « Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l'opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s'est substituée à l'opération de la pensée. C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s'est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux qu'on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques. » (pp. 69-70)

On ne peut pas dire que ce lien de cause à effet soit prouvé : c'est plutôt le manque de réflexion qui a rendu possible la particratie. Ensuite, il est vrai, la particratie cultive et entretient ce manque de réflexion.

L'homme se trouve devant une tâche importante, le développement d'une culture démocratique basée sur une réflexion individuelle et autonome. Je ne crois pas qu'elle puisse être réalisée, même partiellement, en respectant le désir de Weil. André Breton remarque à ce sujet : « Il va sans dire qu'une telle suppression (c'est pourquoi je préfère l'expression « mise au ban ») ne saurait sans dénaturation absolue résulter d'un coup de force : elle ne peut se concevoir qu'au terme d'une assez longue entreprise de désabusement collectif. » Il s'agit de lutter pour obtenir des règles qui mettent la particratie hors-jeu. Dans la mesure où les citoyens développeront une prise de conscience et une force de caractère suffisantes pour y arriver, ils developperont aussi la force nécessaire pour faire fonctionner une vraie démocratie remplaçant la particratie. Quelles mesures faut-il prendre pour y arrive ? Tout d'abord, la démocratie directe, que Weil considère comme la vraie démocratie, doit être introduite et ce en évitant à tout prix toute forme de représentation du peuple à l'intérieur des quartiers généraux des partis. On peut l'éviter, par exemple, en introduisant les « term limits » (2), le secret total au parlement et même en « choisissant » via un tirage au sort (comme on fait pour les jurys d'assises). Bien entendu, la particratie ne peut que s'opposer à ces mesures et elles ne sont possibles que si les citoyens développent assez leur esprit critique envers les dangers et la honte liés à l'existence des partis et se montrent prêts à agir dans le sens d'une alternative démocratique.

Faut-il limiter la démocratie ?

L'auteur de l'article ne cite plus Simone Weil mais développe l'idée d'une formation à la démocratie qui ne serait pas assurée par un enseignement qui est l'émanation des partis. Il ne précise pas comment elle le serait.... Il évoque aussi le fait que la démocratie ne peut connaître de limites...et on peut se poser une question malheureusement bien précise : dans la mesure où la télé est sous influence au même titre que la presse subventionnée, où l'enseignement incite de moins en moins à la réflexion, où le citoyen « normal » est avant tout un consommateur... le rêve de Simone Weil ne risque-t-il pas de rester encore très longtemps un rêve ?


1.La Constitution belge ne prévoit pas les partis politiques, ils n'étaient donc pas jugés utiles en 1830...
2.Le principe des « term limits » est explique dans l'article « Peut-on parler de sagesse des masses ? »

Jos Verhulst

http://www.enquete-debat.fr/archives/les-partis-politiques-un-scandale-et-un-danger-49113