Le livre de Jonathan Israel, Radical Enlightenment. Philosophy and the making of modernity 1650-1750 (2001) permet de comprendre où, comment et quand ces idées ont été d'abord précisées.

Baruch de Spinoza, Theologischpolitiek traktaat (1670 et Amsterdam,1997)

Franciscus Van den Enden, Vrije Politieke Stellingen (1665 et Amsterdam 1992)

 La Réforme a été un premier pas vers le droit à la libre pensée : elle a définitivement mis fin au monopole de l'église catholique. En 1648, les Pays-Bas échappaient pour toujours au contrôle de l'Espagne catholique.

 Israel estime que la pensée réellement libre naît vers 1650. C'est le début des Lumières qu'il nomme « radicales » car elles s'attaquent aux bases de toutes les religions et il imagine trois camps en compétition : le premier camp est celui du pouvoir établi, basé sur la coalition de la noblesse et du clergé, il s'opppose au second, une forme modérée des Lumières. Des représentants bien connus de ces Lumières sont Newton et Locke en Angleterre, Montesquieu en France (Israël estime que Rousseau est « un cas hybride »p.269). Vers 1650 rien n'a vraiment changé mais le troisième camp, la forme radicale des Lumières, se manifeste et les deux autres camps jettent l'anathème sur ses membres, pour la plupart originaires des Pays-Bas. Ils sont obligés d'agir de manière discrète, clandestine, et Spinoza est le protagoniste le plus connu de ce courant d'idées. Courant créé contre la chape de plomb contrôlant, censurant la pensée partout en Europe. Comme c'est principalement à partir des Pays-Bas que ces idées nouvelles circulent, en France on appelait « livres de Hollande » les livres interdits.

Liberté de pensée et d'expression : une idée radicale

Israel remarque que la libre expression n'est pas inscrite dans l'idéal des Lumières ! (p.116- 117). Ainsi, les conceptions de Locke sont claires : il plaide pour la tolérance entre chrétiens, pas envers les athées. Un homme qui perd la foi en Dieu perd automatiquement toute raison de bonne conduite : « The taking away of God, but even in thought, dissolves all » (p.266). Locke s'opposait même à la libre expression des catholiques parce qu'ils reconnaissaient l'autorité d'un étranger, le pape. Spinoza est le premier philosophe connu pour s'opposer à cette attitude. Il a été précédé de personnalités moins connues, comme Johan de la Court et, surtout, Franciscus van den Enden (p.259)

Spinoza explique sa vision en matière de liberté de pensée et de parole dans le livre cité et le titre du dernier chapitre est précisément : « Il sera démontré que dans un pays libre il est permis à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense. »

Spinoza développe deux idées . D'abord « personne ne peut transférer son droit naturel, sa capacité de raisonner et de juger dans n'importe quel domaine sur une autre personne ni être obligé à le faire. » (Sp.p.424). Il n'ignore pas la propagande qui influence ses contemporains mais il reste convaincu de ce que : « depuis toujours, chacun reste sûr d'avoir raison et il y a autant d'avis qu'il y a de têtes. » (Sp.p.425)

Par ailleurs, aux yeux de Spinoza, l'Etat est construit sur un contrat liant des citoyens libres. Il précise que, « pour vivre mieux et en sécurité, les êtres humains se sont réunis en groupe. Ils ont dû s'organiser pour que le droit naturel que chacun avait sur tout devienne un droit collectif et pour que ce droit ne soit plus régi par la force et la volonté de chacun séparément mais par la force et la volonté de l'ensemble de la collectivité (Sp. p. 350). Il conclut : « Il s'ensuit très clairement que le but ultime de la politique n'est pas de régner ou d'inspirer aux hommes assez de peur pour qu'ils restent soumis à un autre homme mais, au contraire, de libérer l'individu de la peur pour qu'il puisse, dans la mesure du possible, vivre en sécurité et jouir du droit d'exister et de se faire valoir et ceci dans la mesure où il ne cause aucun tort à quiconque. Ce n'est pas le but de la politique de transformer des êtres pensants en animaux ou en automates mais, au contraire, de veiller à ce que leur corps et leur esprit fonctionnent en sécurité et qu'ils puissent se servir de leur libre arbitre de manière à ne jamais se laisser entraîner par la colère ou le mensonge, l'amertume envers les autres. Le but de la politique est donc vraiment la liberté. (Sp.p.426, souligné par l'auteur de l'article)

Plus loin, il écrit aussi : « Moins l'homme est autorisé à user de sa liberté, plus on s'éloigne d'un état naturel et plus, en conséquence, le gouvernement devra être brutal. (Sp.p. 434, souligné par l'auteur de l'article)

Spinoza distingue la parole de l'action, distinction apparemment subtile mais très importante.

A certains moments, les paroles peuvent se transformer en actes. Elles se transforment en actes créateurs dans le processus de décision démocratique. Si je dis « oui » ou « non » au moment d'un vote décisif, ma parole est créatrice : je crée le droit. A l'intérieur du cadre légal que j'élabore avec d'autres, je peux agir par ma parole par exemple en signant un contrat , en disant « oui, je veux » au moment du mariage.

Mon action créatrice première est de dire « oui » au contrat qui permet aux hommes de donner ensemble sa formulation à l'état de droit. Chaque citoyen est implicitement censé avoir dit oui . Ce « oui », on peut le demander explicitement à des immigrés. On peut imaginer ce « oui » explicite prononcé par chaque citoyen au moment de sa majorité ; il serait pour lui une manière solennelle d'entrer dans la communauté.

Spinoza voit une limitation à la libre parole dans le fait que ce « oui » ne peut être rétracté, annulé. Le contrat social créé par la parole ne peut être rénié par la parole. Les appels à la violence sont un bel exemple de cette impossiblité : ce genre d'appel crée le non-droit puisqu'il s'agit d'une rupture unilatérale du contrat social. Les détails d'un contrat social peuvent être changés mais ces changements doivent se faire par des procédures prévues dans le contrat.

« Il est facile de préciser quelles opinions sont signes de rébellion dans un état : précisément celles qui touchent à l'accord par lequel l'individu a cédé à l'état son droit d'agir librement. Par exemple, celui qui estime qu'on ne doit pas respecter ses promesses, que chacun peut vivre comme il le veut ou qui a d'autres idées en contradiction flagrante avec le contrat social, est rebelle. Non pour ses idées mais bien pour les actes qui en découlent et déjà parce que ce genre d'attitude met fin à sa promesse – implicite ou explicite - de fidélité à l'autorité suprême. Des opinions qui ne sous-entendent aucun acte destructif comme rupture de contrat, vengeance, colère etc.. ne sont donc pas rebelles, sauf, éventuellement, dans un état déjà en voie d'effondrement. » (Sp.p.429)

Spinoza aborde aussi les opinions qui « ... quoique concernant des questions de vérité ou de mensonge, sont répandues dans le but de nuire. » (Sp.p.430) Ici, il désigne clairement les points de vue religieux fondamentalistes (abordés ailleurs) qu'il n'autorise pas à faire de soi-disant révélations divines. Il rejette l'appel à ces révélations dans le cadre précisé ici: « S' ils prétendent avoir un esprit supérieur à celui que nous avons tous et que cet esprit les assure de posséder le vrai, ils se trompent et soit partent de préjugés intuitifs, soit se réfugient dans le domaine du sacré de peur de se rendre ridicules aux yeux des philosophes. Ils le font en pure perte car rien ne peut vexer sa majesté la raison. » (Sp.p.345)

Si on fait abstraction des cas bien précis où des mots peuvent être des actes, l'état de droit non seulement doit autoriser la liberté d'expression mais – même – doit y voir son but malgré quelques inconvénients inévitables. « Non la flatterie mais bien la fidélité est appréciable et les plus hautes autorités ne peuvent se plier aux volontés séditieuses. Il faut donc gouverner les hommes de manière à ce qu'ils puissent vivre en harmonie tout en exprimant des opinions contraires. Et nous ne doutons pas de l'excellence de cette manière de gouverner. Elle peut s'accomoder des petits inconvénients puisqu'elle est la plus proche de la nature humaine. Dans une démocratie (qui se rapproche le plus de l'état naturel) tous s'entendent grâce à la décision unanime d'agir mais non de juger ou de discuter. » (Sp.p.433)

Franciscus van den Enden (1602-1674)

Cet anversois est sans doute le premier démocrate moderne. Etudiant jésuïte chassé pour ses opinions séditieuses, il devient médecin et parcourt l'Europe. Après quelques tribulations et soucis, il crée une école privée où le jeune Spinoza sera son élève après 1655. En 1662 il tente d'obtenir des conditions avantageuses pour des migrants désireux de s 'installer en Nouvelle Hollande. Ses propositions trop démocratiques lui valent un grave conflit avec les autorités. Ses deux ouvrages politiques (en néerlandais) sont publiés peu après.

En 1670 il s'installe avec son école à Paris mais, convaincu de conspiration contre Louis XIV, il est arrêté et pendu Place de la Bastille.

Celui qui trahira Franciscus van den Enden, Du Cause de Nazelle, le présente comme « petit, agréable et spirituel. Sa conversation était charmante, pleine de feu et d'enthousiasme, ses pensées sublimes. Il était fasciné par la philosophie, la théologie, les mathématiques. Il n'avait pas de religion, était carrément athée mais ne s'en vantait pas en public. » (VPS p.77-78). Selon Du Cause de Nazelle, Van den Enden avait étudié l'hébreu, le syrien, le grec et le latin, l'allemand, l'italien, l'espagnol et le français. Il était bon chimiste et a écrit un traité de médecine qui s'est perdu. Les VPS ont été édités sans nom d'auteur et ce n'est qu'en 1990 que Klever a découvert que Van den Enden en était l'auteur.. Dans son introduction, Klever fait savoir que Van den Enden est un personnage très important et pas seulement pour sa contribution à l'oeuvre de Spinoza. « Pour la première fois dans l'histoire de la politique, la thèse est - magistralement – défendue selon laquelle la démocratie est le seul moyen efficace de gouverner. »

 Jusqu'à récemment, Spinoza était considéré comme le premier avocat des droits et de la liberté du peuple en osant dire – contre les défenseurs de l'absolutisme et de l'aristocratie régnante – que la démocratie est la forme de gouvernement « la plus naturelle » et « se rapprochant le plus de la liberté ». Van den Enden est fascinant par sa manière nouvelle de penser la politique.

 Platon abhorrait la démocratie et -dans « La République » - s'était attaché à un gouvernement par une élite soigneusement instruite. Aristote – dans les « Politica » - défendait une forme de gouvernement équilibrant monarchie, aristocratie et démocratie. Cicéron – dans son « De Re Publica » - ne s'en écartait guère.

A la Renaissance, Machiavel – dans « Le Prince » et « Discours sur la première décade de Tite- Live » - fait des analyses psychologiques réalistes de l'exercice du pouvoir mais il s'est bien gardé de faire un choix relatif aux systèmes de gouvernement! Thomas Hobbes – dans son « De Cive »(1642) et « Leviathan » (1651) – tente de démontrer que, pour sortir du chaos et du risque de guerre civile, la monarchie est la meilleure solution.

 Face à ces écrits et tant d'autres, semblables, le travail de Van den Enden est carrément révolutionnaire. Wim Klever, connaisseur de Spinoza, considère que Van den Enden anticipe les grandes idées de Spinoza.

L'idéal d'égalité chez Van den Enden :

Hommes, femmes, riches, pauvres, personnes douées ou moins douées, gouvernants, gouvernés... tous doivent être égaux. Il s'oppose à l'idée qu' « égalité » serait synonyme d' « identité » : chacun a ses caractéristiques qui peuvent être très différentes mais chacun a les mêmes droits. Les lois concernent le bien-être de tous et doivent respecter l'individualité de chacun.

Liberté de parole

Van den Enden voit le manque de liberté d'expression comme une « peste ».

Fraternité: Egalité en droits ne signifie pas égalité de tous les hommes mais bien une même liberté pour tous, liberté de se développer selon ses conceptions et talents propres. Avec une belle avance, il fait sien le cri : « Liberté ! Egalité ! Fraternité ! » de la révolution française. Le droit au travail est un droit pour tous les hommes qui sont tous frères : si tous respectent les lois de l'état, tous ont droit à un travail qui permet de bien vivre, tous doivent pouvoir bénéficier de l'organisation de l'état. Si tous n'en bénéficient pas, l'état perd sa pureté, il cesse d'être juste.

Van den Enden n'est pas seulement le premier démocrate, il est aussi le premier socialiste : il ne sépare pas l'état du bien-être général, du bien-être des plus faibles. Il rejette avec mépris les aumônes faites aux pauvres par les riches ou les églises.

 

Le peuple souverain:

Van den Enden estime carrément que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il ajoute que le peuple, une fois habitué à la pratique démocratique, aux réunions et discussions, gagnera en expérience et conscience. On peut remarquer que Van den Enden envisage une forme de démocratie directe avec votes secrets. Il confère la souveraineté à la réunion d'hommes majeurs capables de pourvoir à leur propre entretien (à ses yeux, femmes, enfants, chômeurs n'ont pas leur place à ces réunions.) Il exclut ceux qui ne sont pas capables d'une attitude rationnelle, soit les superstitieux et les adeptes de sectes. Si les citoyens désirent non une démocratie mais une théocatie, ils décideront par voie démocratique du changement (le succès de partis islamistes dans des pays à majorité musulmane est un exemple concret de ce paradoxe). Van den Enden s'oppose à des honoraires dûs aux serviteurs de l'état et plaide pour une gestion transparente, saine, sans dettes. Les citoyens doivent pouvoir disposer de leurs armes et ils doivent s'exercer régulièrement à leur maniement. Tous les fonctionnaires doivent être bien surveillés, surtout ceux qui se font remarquer par leur éloquence et leur convoitise.

Si on compare les idées de Van den Enden à la situation actuelle, on est effectivement bien obligé de constater qu'elles sont très loin d'être réalisées...